Beauties & Beasts (B's & B's)
Le Beau dans tous ses états

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Maurice Tourneur : Un Top 10

par Éric Bonnefille

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Riche d’environ 90 films, la carrière cinématographique de Maurice Tourneur (1876-1961) a commencé en France à la veille de la première guerre mondiale. À partir de 1914, elle se poursuit aux États-Unis où Tourneur s’impose rapidement comme un brillant novateur : dans les studios de Fort Lee jusqu’en 1918, puis à Hollywood. S’opposant dans les années 1020 au système de plus en plus contraignant des grands studios, il revient en France et devient l’un de ces piliers du cinéma français dont l’œuvre, par la variété des genres abordés, par la sûreté de son style, par une direction d’acteurs précisément adaptée au ton de chaque film, va enrichir le grand cinéma classique des années 1930 et 1940. Tombé assez vite dans l’oubli après la fin de sa carrière en 1948, il n’a commencé à être redécouvert que bien plus tard (le Cinéma de Minuit de Patrick Brion contribuera grandement, à partir de 1977, à l’exhumation de ses films français) mais demeure encore (trop) largement dans l’ombre.


Cette sélection de dix titres ne constitue pas un classement – qui serait d’ailleurs impossible à établir : sur la cinquantaine de films que Tourneur a réalisés aux États-Unis, les deux tiers semblent avoir irrémédiablement disparu... Il s’agit, à travers un choix opéré parmi les films accessibles aujourd’hui, de montrer un certain nombre de jalons de cette carrière hors norme et d’en illustrer la diversité.

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A Girl’s Folly (1916)


Quinzième film réalisé par Maurice Tourneur aux États-Unis, où il s’est installé depuis deux ans, A Girl’s Folly est une comédie pleine de charme, à la fois fable sur les mirages du cinéma (son héroïne rencontre une vedette de l’écran et s’imagine en devenir une à son tour, avant de déchanter) et porte entrouverte sur les coulisses du septième art : séquences de tournage, étapes de la fabrication d’un film, plans des véritables studios de Fort Lee, c’est un témoignage rare sur le cinéma américain des années 1910.

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The Blue Bird (1918)


Moment rare dans le cinéma américain, fin 1917, Tourneur dispose, au sein de la Famous Players Lasky (branche de la Paramount) de la liberté et des moyens d’entreprendre un projet artistiquement ambitieux et original, une version filmée de L’Oiseau Bleu de Maeterlinck en transposant à l’écran les principes de stylisation développés depuis quelques années par de grands hommes de théâtre. Pas de vedette, des recherches visuelles mêlant l’artifice du théâtre aux effets spéciaux cinématographiques, des jeux de lumière et de silhouettes créant des ambiances poétiques ou inquiétantes : Tourneur met en pratique sa théorie selon laquelle les impressions sont transmises par les choix de mise en scène et d’éclairage. L’échec public de The Blue Bird (et de Prunella, autre fantaisie allégorique qu’il tourne juste après), l’affectera durablement.

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The Last of the Mohicans (1920)


Demeurée l’un des plus célèbres films américains de Tourneur, cette adaptation du classique de James Fenimore Cooper stupéfie toujours par son utilisation des paysages naturels (région de Big Bear Lake, parc de Yosemite) et par le travail sur les ombres et lumières auquel Tourneur s’est toujours attaché : silhouettes à contre-jour, cadre formé par l’ouverture d’une grotte, rayon de soleil dans la brume... Il exploite une nature grandiose pour exprimer l’émotion et le tragique. Et, trente ans avant la vague des westerns antiracistes, il infuse dans son film un humanisme sincère dans sa peinture de l’amour d’un Indien pour une femme blanche.

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Lorna Doone (1922)


Autre adaptation d’un classique de la littérature populaire, Lorna Doone, réalisé par Tourneur alors qu’il commence à être désabusé par l’évolution de l’industrie du cinéma, est une superbe histoire d’amour qui, un peu à la manière de Frank Borzage quelques années plus tard, transfigure la réalité et défie le temps, l’espace, voire la mort. Le film témoigne à la fois des soucis esthétiques de Tourneur, de son art de la suggestion et d’un certain niveau d’excellence atteint par le cinéma américain dans les années 1920.

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Les Deux Orphelines (1932)


En portant à l’écran le mélo passablement désuet d’Ennery et Cormon (créé en 1874, gros succès populaire jusque dans les années 1910), Tourneur prend des risques. Tout en restant fidèle à la pièce d’origine, il la dépoussière et gagne son pari. Recréant un monde feuilletonesque et bigarré, bénéficiant des moyens de la firme Pathé-Natan et de la richesse des décors de Lucien Aguettand, conférant de l’épaisseur à des personnages a priori unidimensionnels, usant avec bonheur des clairs-obscurs et de la photogénie de la neige artificielle, il redore le blason du mélodrame en costumes.

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Justin de Marseille (1934)


Écrit par le jeune touche-à-tout Carlo Rim, Justin de Marseille prend pour héros un gangster au grand cœur sur fond de « milieu » marseillais. Mêlant plusieurs courants sans appartenir à aucun, ce film inclassable est à la fois poétique et réaliste, dramatique et léger. Les codes du film de gangsters à l’américaine y côtoient les prémices du réalisme poétique à la française (ruelles populaires, fatalité cafardeuse) mais aussi la vie qui s’engouffre, comme chez Pagnol, dans les prises de vues en extérieurs.

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Samson (1935-1936)


Samson était une pièce âpre et cruelle d’Henry Bernstein (1907), brossant le portrait d’une société rongée par l’hypocrisie, soumise aux préjugés et au pouvoir de l’argent. Tourneur la transpose dans les années 1930, à une époque où divers scandales financiers ont renforcé le mélange de fascination et de dégoût suscités par la puissance des grands financiers. Le cynisme du texte de Bernstein est adapté avec vigueur à la France contemporaine par un Tourneur portant un regard impitoyable sur un panier de crabes d’où émerge le couple formé par Harry Baur et Gaby Morlay, admirables.

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Avec le sourire (1936)


Écrit sur mesure pour Maurice Chevalier, qui y trouve peut-être son meilleur rôle à l’écran, Avec le sourire dépeint l’irrésistible ascension sociale d’un homme sans scrupules qui, jouant de son aisance et de sa débrouillardise, gravit les échelons en piétinant les autres. Le tour de force de Tourneur est de ne pas condamner, en apparence, l’arrivisme du personnage pour mieux tendre un inquiétant miroir au spectateur. Le ton léger, le rythme alerte, la gouaille de Chevalier nous invitent à le trouver sympathique... jusqu’à ce que le malaise nous envahisse. Mal compris en son temps, ce portrait d’un individualiste sans morale tournant le dos aux idéaux du Front Populaire reste aussi savoureux que dérangeant.

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Katia (1938)


« Il peut neiger le long des vastes plaines... » : inoubliable Danielle Darrieux interprétant cette fausse « chanson russe » dans cette évocation des amours de Katia Dolgorouki et du tsar Alexandre III. Maurice Tourneur, arrivant sur un projet préparé par d’autres, a l’intelligence de remplir parfaitement son contrat : le film sera un fastueux écrin pour Darrieux qui, à 21 ans, déploie la gamme de ses talents, tour à tour adolescente délurée, amoureuse passionnée, icône de douleur en tenue de deuil. Filmés comme éternellement jeunes et beaux, Katia et Alexandre paraissent évoluer dans un halo magique, reléguant l’Histoire et ses menaces à l’arrière-plan.

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La Main du diable (1942)


Sous contrat avec la Continental durant la période de l’Occupation, Tourneur y signe cinq films, parmi lesquels se distinguent tout particulièrement le magnifique Le Val d’Enfer (1943), et cette Main du Diable, conte fantastique brillant d’un éclat noir. Superbe réussite esthétique due à la conjoncture des talents du cinéaste, du photographe Armand Thirard et du décorateur André Andréjew, le film tire sa force des éclairages expressionnistes, de l’interprétation du Diable par Palau en petit homme (faussement) ordinaire, et du traitement du fantastique par son incursion dans le quotidien. Lors d’une scène relatant l’histoire de la main maudite à travers les âges, Tourneur renoue avec les composition stylisées qu’il avait mises en œuvre vingt-cinq ans auparavant en Amérique : silhouettes, décors peints, effets de lumière, on retrouve en quelques plans l’émerveillement des expérimentations des années 1917-1918.


Éric Bonnefille.



L’ouvrage d’Éric Bonnefille Maurice Tourneur – Une vie au long cours a été publié par L’Harmattan en 2017.



Crédits photos Justin de Marseille, Avec le sourire, La Main du diable : Gaumont, D.R.


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