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Le Mystère Rivero

par Italo Manzi (feat. Morel De Méral)

En 1930, le vicomte de Noailles, désireux de faire à son épouse Marie-Laure un cadeau original, décide, un peu comme on offre une paire de pendants d'oreille choisie chez Mauboussin, de lui offrir une paire de films spécialement produits pour elle. C’est ainsi qu’il finance simultanément L’Âge d’or, brûlot iconoclaste estampillé Luis Buñuel; qui vaudra à son généreux mécène une menace d’excommunication, et Le Sang d’un poète, première incursion de Jean Cocteau dans la mise poésie cinématographique. Étrange, par moments passionnant, par moments ennuyeux, le film, dans la lignée du Chien andalou de Buñuel et Dalí (et de quelques œuvres de l’expressionnisme allemand), renferme toute l’esthétique de son auteur. On a même dit que c’est une « summa cocteauïenne ». Le baroque de certaines images, en contraste avec le réalisme cruel de certaines autres, l’onanisme, le sadisme, le narcissisme, la sensation désespérée de solitude qui conduit à une fuite à travers les miroirs, la glorification de la beauté masculine, tout est présent, déjà, de manière très claire. Le Sang d’un poète, cela va de soi, n’a jamais été diffusé dans les circuits commerciaux et n’a pas été un succès de foule, mais bel et bien un succès de « cinémathèque », n’ayant cessé d’être programmé dans les musées de cinéma et dans les salles d’art et d’essai du monde entier. On n’oublie pas certaines scènes, pas plus que l’on n’oublie la beauté de l’acteur qui incarne, coiffé d’une perruque Louis XV et le torse nu, le poète du titre. Des critiques (par exemple dans le numéro de L’Avant-Scène cinéma consacrée au film, où le prénom du principal interprète est écrit parfois Enrique, parfois Enrico) ont affirmé que Cocteau avait utilisé pour son film les services d’un gigolo professionnel ou d’un danseur. Or les mouvements de l’acteur, d’ailleurs pleins de grâce, évoquent davantage ceux d’un boxeur ou d’un gymnaste que ceux d’un danseur authentique.

Enrique de Rivero – la particule semble avoir été rajoutée au générique du Sang d’un poète par Cocteau, pour, d’une certaine manière, anoblir son interprète – a vu le jour en 1906, au sein d’une famille de la grande bourgeoisie chilienne. Vers 1923, il quitte l’Amérique Latine pour Paris, afin de parachever ses études de droit et de se consacrer à ses deux passions : la peinture et les sports. Sa prestance ne passe pas inaperçue. Il a une belle voix et Alice Cocéa lui fait passer une audition devant le directeur du Théâtre des Variétés. Son timbre de voix plaît beaucoup, mais son fort accent étranger constitue d’emblée un obstacle de taille. On ne lui en propose pas moins de faire du cinéma, peut-être parce que le septième art, pour l’heure encore muet, est alors plus à même que la chanson de s’accommoder de son handicap vocal. Débutant à l’écran en 1925 à la faveur d’un rôle secondaire dans Mon curé chez les pauvres d’E.B. Donatien, il est quelques mois plus tard le protagoniste de Mon frère Jacques de Marcel Manchez : dès lors, à de rares exceptions près, il ne tiendra plus que de grands premiers rôles.

S’étant durablement fixé à Paris, il ne cesse dès lors d’enchaîner film sur film. En 1927, il est engagé par la Svensk Filmindustri, désireuse de pouvoir trouver un équivalent dans le cinéma suédois au latin lover hollywoodien Rudolph Valentino. Rivero, lui, après deux emplois de moindre importance, trouve son grand rôle dans un film intitulé Hans kunglig höghet shinglar. Il y figure le personnage de Nickolo qui, fraîchement diplômé d’Uppsala, retourne dans son village natal, où il retrouve son père, coiffeur si renommé qu’on l’appelle « Sa Majesté » : Nickolo aide ce dernier dans son travail, d’où le titre du film qui, littéralement traduit du suédois au français, donnerait « Son Altesse Royale coupe les cheveux à la garçonne ». Le succès est foudroyant pour le film comme pour Rivero qui récolte les louanges de la critique. On lira ainsi dans le journal Stockholms Tidningen que : « [Rivero] est non seulement chic et élégant, mais aussi joyeux et plein de vie. Cette fois, il n’est plus une statue, mais quelqu’un qui sait et veut jouer la comédie ». Si effectivement, dans ses rôles dramatiques, Rivero est un beau ténébreux au sens le plus poussé du terme, sitôt qu’il fait partie intégrante d’une histoire comique ou tout du moins légère, se produit de manière presque inconsciente le changement signalé par le journaliste suédois. Il joue, sourit et bouge de façon naturelle, comme dans Le Bled (Jean Renoir, 1929), la version espagnole de la comédie Je t’adore… mais pourquoi ? (Pière Colombier, 1931) ou quelques séquences d’À mi-chemin du ciel (Alberto Cavalcanti, 1930).

Devenu vedette à part entière en Suède, Rivero n’en a pas moins repris le chemin des studios français à la fin du Muet, demandé par Jean Renoir qui le dirige successivement dans Le Tournoi en 1928 (cf. ci-dessus) et, l’année suivante, dans Le Bled. Parvenu – un peu contre toute attente – à négocier le cap ardu du Parlant, la seule année 1930 le voit tourner non seulement Le Sang d’un poète, mais aussi La Bodega de Benito Perojo, entrepris fin 1929, et deux films d’Alberto Cavalcanti, amateur notoire de beaux garçons à musculature fine et sculptée : un drame de cirque (À mi-chemin du ciel) et une transposition du Victory de Joseph Conrad (Dans une île perdue). Il continue à tourner régulièrement jusqu’en 1932, mais après Le Picador de Lucien Jaquelux et Germaine Dulac, on n’entend plus parler de lui. Quelques revues de cinéma font, discrètement, allusion à un scandale : Rivero aurait tenté de tuer un homme dans le cadre d’un drame de la jalousie. On ignore s’il est passé par la case prison (et dans l’affirmative, pendant combien de temps), si le corps diplomatique chilien est intervenu en sa faveur, s’il est resté en France, s’il est retourné au Chili tout de suite ou seulement au moment de la Seconde Guerre mondiale… Pourtant, en 1946, le nom à peine modifié d’Enrique Riveros reparaît tout à coup au générique d’un film chilien dont l’acteur tient le rôle principal. El hombre que se llevaron est l’œuvre de Jorge Delano « Coke », un metteur en scène chilien plutôt atypique, car indépendamment d’un séjour à Hollywood entre 1931 et 1933, il s’est distingué jusqu’alors comme caricaturiste, peintre, mage, écrivain, acteur et réalisateur de films.

Dans L’Homme qu’on a emmené, traduction littérale du titre original, il y a un peu de tout cela. Le film commence par un suspense bien dosé, qui ne tient d’ailleurs pas ses promesses sur la longueur. Dans un petit village de la Cordillère des Andes, une journaliste argentine rate le train qui devait la conduire à Santiago du Chili. Apprenant qu’il n’y en aura pas d’autre avant quarante-huit heures, elle est « recueillie » par les occupants d’une voiture où se trouvent quatre personnes : deux policiers en civil et un couple menotté, dont l’homme est interprété par Rivero. Bloqués par la neige, tous trouvent refuge dans une cabane où vit une sorte de prophète qui semble tout voir et tout comprendre. Les cinq arrivants subissent l’influence de cette atmosphère. Chacun d’eux réfléchit et, d’une certaine manière, redéfinit sa vie. Le film comporte quelques flash-backs. Le personnage de Rivero avait, au cours de son enfance, souffert de l’attitude de ses parents et de son frère : on l’a toujours accusé de méfaits qu’il n’avait pas commis. Devenu videur de boîte de nuit, il est injustement accusé d’un crime : clin d’œil sur le drame personnel survenu, dix ans auparavant, dans la vie de l’acteur ? Dans El hombre que se llevaron, Enrique Riveros est plus beau ténébreux que jamais, et aussi mauvais comédien que dans ses films dramatiques des années 1930. Son visage, bien qu’un peu défraîchi, est pareillement tout aussi attirant que par le passé, et son torse a gardé toute sa plasticité. Ainsi peut-on en juger dans une scène en pleine neige, au cours de laquelle il retire sa chemise afin de confectionner des pansements pour sa copine, blessée par un coup de feu et in fine seule coupable du crime dont il est accusé. Après El hombre que se llevaron, on n’a plus jamais entendu parler d’Enrique Rivero(s), avec ou sans « s » final. Qu’a-t-il fait ? Où a-t-il vécu ? Quand est-il mort ? Autant d’énigmes à éclaircir et de recherches encore à effectuer.

Italo Manzi, 2006, © L’@ide-Mémoire Éditeur.

Le premier texte à vocation biographique et en langue française consacré à Enrique Rivero s’achevait, faute de mieux, sur une série d’interrogations. Sa publication, au printemps 2006, n'en a pas moins permis à son auteur de lier connaissance, via Internet, avec un producteur indépendant et réalisateur chilien, apparenté à l’ex-interprète de Jean Renoir et de Jean Cocteau, et lui-même sur le point de consacrer un documentaire à Rivero. En découlèrent de nombreux échanges, rapidement suivis d’une première rencontre à Paris. Dans l’intervalle, Wikipédia England s’était également penché sur le cas de l’intéressé. Le « mystère Rivero » trouve son épilogue dans ces deux sources croisées, dont l’une au moins – les informations abondamment fournies par Raul Miranda Saldaña – fait office de témoignage « première main ». Toutes deux se recoupent pour affirmer que le dernier film interprété par l’acteur lui valut un prix d’interprétation masculine au Chili. Succès sans lendemain : Rivero, dont le véritable patronyme était Enrico Riveros Fernandes, semble avoir consacré les huit dernières années de son existence – au demeurant fort courte – à sa famille. Il s’éteignit à Santiago en 1954, à l’âge supposé de 48 ans. Les deux sources, orales et écrites, laissent également entendre que le futur prototype de l'égérie cinématographique masculine façon Cocteau, fils aîné d’un richissime homme d’affaires chilien, s’était rendu en France – en 1922 (donc vers l’âge de 16 ans), et non en 1923 – afin d’y poursuivre de très sérieuses études agronomiques (et non de Droit). À l’instar de Jean Marais une décennie plus tard, ce serait Marcel L’Herbier, cinéaste esthète et amateur notoire de belles plastiques, qui lui aurait mis, le premier, le pied à l’étrier, lui permettant d’accéder, du jour au lendemain, au monde feutré des plateaux de cinéma. Outre Lee Miller (sa partenaire « historique » du Sang d’un poète), Cocteau, Buñuel et le couple Noailles, Enrique Rivero aurait également intimement fréquenté, tout au long des Années folles, Coco Chanel, Gertrude Stein et Man Ray; ce qui en jette un brin. Enfin, bien plus éclectique que ne le croyait Italo Manzi, il se revendiquait volontiers non seulement acteur, mais également scénariste, dialoguiste, dessinateur, peintre, musicien, jet-setter et – de façon somme toute guère surprenante – poète.

Morel De Méral, 2018.

Filmographie

1925 : Mon curé chez les pauvres (E.B. Donatien). Mon frère Jacques (Marcel Manchez). 1926 : Le Chemineau (Georges Monca & Maurice Kéroul). 1927 : Spökbaronen (Gustaf Edgren). Ungdom (Ragnar Hyltén-Cavallius). 1928 : Hans kunglig höghet shinglar/ Majestät schneidet Bubikopf (Ragnar Hyltén-Cavallius). Le Tournoi/Le Tournoi dans la cité (Jean Renoir). 1929 : Le Bled (Jean Renoir). L’Emprise (H.-C. Grantham-Hayes). 1930 : À mi-chemin du ciel (Alberto Cavalcanti). La Bodega (Benito Perojo). Dans une île perdue (Alberto Cavalcanti). Le Sang d’un poète (Jean Cocteau, CM). 1931 : Nicole et sa vertu (René Hervil). Te adoro… y no sé por qué (Pière Colombier, CM 1). 1932 : Le Picador (Lucien Jaquelux & Germaine Dulac). 1946 : El hombre que se llevaron (Jorge Delano « Coke »).

1. Version espagnole du film Je t’adore… mais pourquoi ?, dont la version française est également signée Colombier.

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