Beauties & Beasts (B's & B's)
Le Beau dans tous ses états

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Valeska Gert, sorcière et nudiste

par Italo Manzi (feat. Morel De Méral)

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Lorsqu’ils voulaient lancer une nouvelle star de cinéma, les chargés de publicité rivalisaient généralement de superlatifs tels que « la femme plus belle du monde » ou « la plus élégante », « la plus sexy », « la plus intense », etc. Valeska Gert est assurément la plus… du monde. Mais la plus quoi ? Peut-être la plus extravagante, la plus surréaliste, la plus originale, monstrueuse, bizarre, absurde, singulière, saugrenue, aberrante, baroque, biscornue… Elle fut tout cela avec quelque chose en plus, quelque chose d’insaisissable et qui échappe à toute définition. Son physique, son regard, plus généralement, toute sa silhouette semblaient avoir été dessinés par un peintre fou au bord du coma éthylique. Le temps d’une douzaine de films, répartis sur exactement un demi-siècle, le Septième Art nous a donné un aperçu de ce phénomène absolument unique en son genre.


De son vrai nom Gertrud Samosch, la future Valeska Gert voit le jour à Berlin le 11 janvier 1892, au sein d’une famille de la haute bourgeoisie juive. Sa singularité se manifeste depuis son enfance, à l’école. Elle fait des études d’art dramatique avec Maria Moissi et, dès l’aube des années 20, interprète quelques pièces sur la scène du Kammerspiel de Berlin ou au sein de la troupe de Max Reinhardt. Mais, déjà, elle est hantée par le démon de la danse, une danse que personne n’a pratiquée avant. Elle s’exhibe comme « danseuse expressionniste » dans plusieurs cabarets en Allemagne et à l’étranger. Elle achète un local et crée le premier des six ou sept cabarets qui vont occuper par la suite l’essentiel de ses activités. Dans ce Kohlkopp (« Monceau de charbon ») elle se produit avec ses danses et ses pantomimes. En 1920, Valeska découvre l’île de Sylt, sur la mer du Nord et elle y achète une maison : elle pratiquera le nudisme sur cette île jusqu’à sa mort. Elle épouse Helmuth, un étudiant en sanskrit féru de bouddhisme qui intègre l’étrangeté de son épouse et ne lui oppose aucune barrière. Plus tard, elle tombera amoureuse d’Aribert Wäscher, comédien très connu en Allemagne qui fut, entre autres, le mari de Zarah Leander dans Pages immortelles (Carl Froelich, 1939), mais elle reste fidèle aux deux hommes en même temps.

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Dans son autobiographie Ich bin eine Hexe (« Je suis une sorcière »), publiée en 1968, Valeska Gert rapporte : On me trouvait bizarre, grotesque, comique, vicieuse, classique, gothique, baroque, expressionniste, surréaliste. Les uns disaient : Il n’y a que trois danseuses : la Pavlowa, la Karsawina et Valeska Gert. D’autres soutenaient que j’étais n’importe quoi sauf danseuse. En 1925, elle fait ses premiers pas à l’écran dans une adaptation du Songe d’une nuit d’été shakespearien, qui la voit prêter ses traits, déjà singuliers, au lutin Puck (Ein Sommernachtstraum, Hans Neumann). Dès lors, les metteurs en scène de tout premier plan se la disputent : Jean Renoir lui fait incarner Zoé, camériste calculatrice et vénale de Nana, dans son adaptation - à la gloire (très relative) de Catherine Hessling, égérie de carton-pâte et actrice au-delà du médiocre - du roman éponyme d’Émile Zola.

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Pour Henrik Galeen (Mandragore/Alraune, 1927), elle est une prostituée, aux côtés de Brigitte Helm. Dans Telle est la vie de Karl Junghans (1929), elle compose une serveuse et, pour la première fois, mais pas la dernière, on la voit danser à l’écran, sur les tables… à sa manière 1. Georg Wilhelm Pabst, pour sa part, l’utilise à trois reprises. Elle est d’abord Frau Greifer, la maquerelle de La Rue sans joie (1925), dont Asta Nielsen, Greta Garbo et Werner Krauss, la vedette masculine de Nana, occupent la tête d’affiche, là où la future Marlene Dietrich doit se contenter d'une figuration rien moins que théorique. 

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Quatre ans plus tard, dans Le Journal d’une fille perdue (1929), elle incarne avec une probité méritoire l’épouse sadique du directeur du pensionnat où échoue Louise Brooks. Méchante comme la gale, elle y compose un couple hautement balzacien avec Andrews Engelmann, lui prototype de la brute décérébrée. Le film les abandonne tous deux en très fâcheuse posture, alors que les pensionnaires en révolte les passent violemment à tabac. Force est de reconnaître que Valeska met toute la bonne grâce requise à faire semblant de recevoir les coups (amplement mérités), probablement pas mécontente d'avoir acquis haut la main le brevet - choisi - réservé aux artistes que le public adore détester. Le Parlant venu, elle prête encore ses traits, tout au long de la version allemande de L’Opéra de Quat’Sous (1931), à une caricaturale mais réjouissante Mrs. Peachum, s'accommodant comme elle le peut de l'idylle naissante entre sa fille Polly (Renate Muller) et de Mackie le Surineur. Trois ans plus tard, en 1934, Alberto Cavalcanti lui fait retrouver son « ex-patronne » Catherine Hessling, alors en pleine déconfiture professionnelle, dans un court-métrage de propagande sur la poste britannique. Ce sera - provisoirement - son dernier tournage européen. Malgré son activité cinématographique, Valeska ne néglige pas la danse ni le théâtre. En 1928, elle paraît dans Salomé, d’après la pièce éponyme d'Oscar Wilde, et ses pantomimes reçoivent simultanément les meilleures et les pires critiques. En 1930, elle se présente à Paris, à la Comédie des Champs-Élysées, avec un spectacle de danse. Comme toujours et partout depuis qu’elle se produit sur scène, on peut aussi bien entendre à la sortie des Elle est épatante ! que des Dehors la vache allemande !. Même les surréalistes ne parviennent pas à se mettre d’accord sur son compte : tandis qu’Ivan Goll s’écriait Voilà le vrai surréalisme !, André Breton, avec sa largeur d'esprit caractéristique et déjà passé maître depuis longtemps dans l'art de l'oukaze, affirmait tout le contraire.


Lors d‘une tournée en Russie, Valeska fait la connaissance de Sergei M. Eisenstein, qui tombe amoureux d’elle. Même si leurs relations restent platoniques, le cinéaste ne peut se passer d’elle et plus tard, lorsqu’il voyage aux États-Unis pour tourner Tempête sur le Mexique, il s’arrête à Berlin pour passer quelques jours avec l’actrice. Celle-ci l’accompagne dans la tournée de tous les endroits de vice de la capitale allemande, et l’attend dehors quand Eisenstein s’enfonce goulûment dans des locaux pour hommes seuls. Mais Hitler prend le pouvoir en 1933, et Valeska commence dès lors d’interminables allées et venues entre Berlin, Paris et Londres, qui se prolongent jusqu’en 1937. Elle épouse Jack, un Anglais, et obtient la nationalité de son nouvel époux. En 1938, elle voyage de nouveau aux États-Unis, malgré le déchirement provoqué par la séparation d’avec les trois hommes de sa vie qui jusqu’alors ont co-existé tant bien que mal. Le manager new-yorkais qui l’avait engagée en Europe meurt d’une crise cardiaque à l’arrivée de Valeska (ce sans véritable lien de cause à effet, du moins a priori). Celle-ci se tourne immédiatement vers la colonie européenne d’Hollywood où elle compte plusieurs amis : Ernst Lubitsch, la sœur de Walter Wanger qui l’avait applaudie à Paris, Salka Viertel… En 1939, elle paraît humblement (on la voit à peine) dans Rio, un thriller à petit budget ttourné pour la Universal par John Brahm, avec Sigrid Gurie 2 et Basil Rathbone en co-têtes d'affiche. De retour à New York, Tennessee Williams, avec qui elle a rapidement copiné, et d’autres amis la persuadent d’y ouvrir un établissement. C’est ainsi que naît le Beggar Bar (« Le Bar des Mendiants ») qui, après avoir essuyé de nombreux avatars, finit par connaître un succès tardif mais immense. Les premiers temps, manquant de fonds, Valeska réunit péniblement chaises et tables dépareillées, avant de se décider à couvrir les abords de la scène de matelas jugés moins onéreux. La brigade des Mœurs locale s’en mêle, rapidement suivie des gangsters du coin, qui n’auront de cesse de harceler l’actrice, incapable en l’état de s’acquitter de la « prime à la protection » exigée.


À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Valeska, lasse de son quotidien new-yorkais, veut rentrer à Berlin, ce qui s’avère finalement plus compliqué qu’il n’y paraît. Elle est maintenant citoyenne britannique et voyage en Suisse. Ses trois maris sont encore là, mais si Helmuth continue à étudier de front le Sanskrit et le Bouddhisme, Aribert a changé, qui lui fait savoir qu’il préfère espacer leurs rencontres à l’avenir, tandis que Jack, qui souhaitait que son épouse demeure en Amérique afin de l’y rejoindre, se brouille avec elle. Plus tard, il entrera dans les Ordres comme moine. À Zurich, le Valeska – tel est le nom qu’en toute simplicité, l’actrice a donné à son nouveau cabaret – ne fait pas long feu. Qu’importe ! Sitôt le visa lui permettant de regagner l’Allemagne en poche, elle s’empresse de regagner sa terre natale – accentuant encore, au passage, si besoin est, sa réputation désormais internationale de folle furieuse : à la même époque, toutes celles et ceux qui peuvent le faire essaient de fuir Berlin. Valeska, elle, persévère. Avec moult difficultés, ce dont elle commence à avoir l’habitude, elle crée donc à Berlin le cabaret Hexenküche (La Cuisine des sorcières) puis à Kampen, dans l’île de Sylt, un nouveau lieu par elle baptisé le Ziegenstall (L’Étable à chèvres). Opiniâtre jusqu’au bout et non sans mérites : sa maison de Sylt a été pillée pendant la guerre, deux de ses trois maris se sont plus ou moins fait la malle et, à l’exception de son frère, sa famille entière a péri dans les chambres à gaz.

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En 1964, Valeska, qui depuis près de vingt-cinq ans se tient éloignée des studios (la réciproque semble avoir été vraie), reçoit une proposition de Federico Fellini, désireux de lui confier un rôle important (et accessoirement très spécial, il ne pouvait en être autrement) dans Juliette des Esprits. Elle y sera Bishma, « le plus grand voyant du monde », « l’homme-femme qui réunit en lui le mystère des deux sexes », tel(le) que Valentina Cortese le/la présente à Giulietta Masina. La scène montrant Valeska, comme au jour, déjà lointain, de sa naissance et ratatinée comme une racine de belladone, en train de prédire l’avenir avec une voix d’abord fluette, ensuite masculine, entre contorsions d’extase et vomissements, est gravée à jamais dans les mémoires cinéphiles, plaçant de fait son interprète au premier rang de la galerie des monstres nés de l’imagination de Fellini – des monstres criant naturellement à tout bout de chant leur joie de vivre et leur volonté farouche de faire l’amour. La même année, Valeska est sollicitée à Paris par Pierre Philippe, qui veut à tout prix en faire l’héroïne du film qu’il se dispose à tourner – la Bonne Dame – d’après un scénario dont il est l’auteur. Le personnage interprété par Valeska y sous-loue à plusieurs étudiants une pièce de son appartement du Quartier Latin. L’un après l’autre, les jeunes gens y passent (c’est le cas de le dire). Elle les tue, boit leur sang, les coupe en petits morceaux qu’elle enterre ensuite aux quatre coins de Paris et de sa banlieue, consacrant ses dimanches à la tournée méthodique des tombes de ces victimes, qu’elle couvre chaque semaine d’œillets blancs. La routine… Arrive un très jeune et très bel étudiant, incarné par Constantin Andrieu 3, dont le violon d’Ingres réside dans l’assassinat en bonne et due forme de vieilles femmes, qu’il débite en morceaux après les avoirs occies. S’ensuit une série de guet-apens, de persécutions et de scènes cauchemardesques. Qui sera le vainqueur ? La bonne dame, bien sûr, que l’on voit à la toute fin du film déposer un œillet blanc sur la dépouille de la plus coriace de ses victimes. Pierre Philippe confiera plus tard que travailler avec Valeska Gert fut pour lui un vif plaisir. Le film, en dépit de présentations dans plusieurs festivals internationaux généralement suivies de critiques élogieuses, ne connut jamais de sortie commerciale. Il durait trente minutes (trop pour un court métrage, trop peu pour un moyen-métrage) et était, d’une certaine manière, handicapé par l’absence de dialogue : on y entendait seulement le commentaire off de la bonne dame – Germaine Kerjean dans la version française, Valeska elle-même dans la version allemande.

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Après une silhouette dans un film tourné par Fassbinder pour la télévision ouest-allemande (Acht Stunden sind kein Tag, « Huit heures ne font pas un jour », 1972) et le rôle d’un « vieil oiseau » dans un moyen métrage portant la griffe d’Ulrike Ottinger (Die Betörung der blauen Matrosen, 1975), Valeska, octogénaire confirmée, se voit confier par Volker Schlöndorff l’un des rôles les plus hauts en couleur du Coup de grâce (1976). L’intrigue de ce drame à caractère historique se situe dans un château de Courlande, alors que les soldats russes de l’Armée blanche, polonais et baltes se préparent à faire face à l’attaque des Bolcheviks. Tante Praskovia, qu’interprète Valeska, est un parfait condensé, un résumé au plus-que-parfait de l’art de l’actrice. Dès les premières scènes, surgissant de profil, les cheveux coupés court et noirs comme l’ébène, les sourcils tout aussi charbonneux (le tout dans un visage sans âgé défini, mais n'accusant censément pas ses 84 ans), elle fait irrémédiablement penser à l’un.e des freaks du film homonyme de Tod Browning (1932). Après une telle « entrée en matière », on se prend à guetter la moindre de ses apparitions suivantes. L’une de ces scènes la montre au piano, entourée de sa nièce, de son neveu et d’une trentaine de soldats. Tout en chantant, elle croque son personnage tel un caricaturiste et, ce faisant, crée tant et si bien l’indicible. qu’il faudrait encore inventer les mots les plus à mêmes, si tant soit est qu’ils existent, de définir son art. À la fin de sa prestation, Schlöndorff, laissant tourner la caméra, nous la montre pendant quelques secondes s’adressant à l’équipe de tournage, avec un regard de satisfaction qui semble vouloir dire : « Ça c’est moi ». Allant plus loin encore, le cinéaste lui consacre, dès l’année suivante, un long documentaire résumant sa vie et sa carrière au prisme de plusieurs extraits de films et d’entretiens filmés (Nur zum Spass, nur zum Spiel – Kaleidoskop Valeska Gert, 1977). Moins d’un an plus tard, le 15 mars 1978, Valeska Gert meurt à Kampen, sur l’île de Sylt.


Italo Manzi, avec la collaboration de Morel De Méral.



Notes


1. L’héroïne de ce film tourné en Tchécoslovaquie était Vera Baranovskaïa, la célèbre Mère de Poudovkine. Étant parvenue à fuit le régime communisme elle acheva sa carrière en acceptant petits rôles et silhouettes dans des productions françaises : Les Aventures du roi Pausole (Alexis Granowsky, 1932), L'Équipage (Anatole Litvak, 1935)...


2. Le rôle finalement interprété par Sigrid Gurie (la Fabuleuse Aventure de Marco Polo, 1938) était initialement prévu pour Danielle Darrieux, mais celle-ci, rendue inquiète par les préludes de la Seconde Guerre mondiale, avait préféré regagner la France à peine achevé le tournage de La Coqueluche de Paris d’Henry Koster (1938).


3. Constantin Andrieu, l’un des jeunes héros du Terrain vague de Marcel Carné (1960), était le fils du chanteur et comédien russe Constantin Nepo, interprète entre autres du tsar Alexandre Ier dans le Napoléon de Sacha Guitry (1954) et époux à la ville de la danseuse classique Yvette Chauviré. Lui-même devait entamer, au cours des années 60, une microcarrière à Cinecittà sous le nom de Constantin Neppo Jr. Il est notamment le bel et arrogant Antinoüs dans L’Odissea (1968) et sa version cinéma sortie peu après.



Filmographie


1925 : Ein Sommernachtstraum (Hans Neumann). La Rue sans joie/Die freudlose Gasse (Georg Wilhelm Pabst). Nana (Jean Renoir). 1927 : Mandragore/Alraune (Henrik Galeen). 1929 : Telle est la vie/Takový je zivot/So ist das Leben (Karl Junghans). Le Journal d’une fille perdue/Trois Pages d’un journal/Tagebuch einer Verlorenen (Georg Wilhelm Pabst). Les Hommes le dimanche/Menschen am Sonntag (Robert Siodmak & Edgar G. Ulmer, simple apparition). 1931 : Die Dreigroschenoper (Georg Wilhelm Pabst, version allemande de L'Opéra de quat'sous). 1934 : Pett and Pott : A Fairy Story of the Suburbs (Alberto Cavalcanti, CM). 1939 : Rio/idem (John Brahm). 1964 : Juliette des Esprits/Giulietta degli Spiriti (Federico Fellini). La Bonne Dame (Pierre Philippe, CM). 1975 : Die Betörung der blauen Matrosen (Ulrike Ottinger et Tabea Blumenschein, CM). 1976 : Le Coup de grâce/Der Fangschuß (Volker Schlöndorff). 1977 : Nur zum Spass, nur zum Spiel – Kaleidoskop Valeska Gert (Volker Schlöndorff).

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