Beauties & Beasts (B's & B's)
Le Beau dans tous ses états

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La Sorcière et l'Inquisiteur

par Morel De Méral

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On ne saurait probablement rien – ou si peu – de l’existence de Génica Athanasiou, actrice rare et inclassable, sans la biographie circonstanciée publiée, quelques années après sa disparition, en préambule à l’édition (posthume) par les Éditions Gallimard des lettres que lui adressa, des années durant, son amour de jeunesse Antonin Artaud 1. Dix ou douze feuillets sont là pour résumer l’étonnant parcours de cette beauté brune et insolite, née à Bucarest, le 3 janvier 1897, d’un père albanais et que sa sœur aînée engagea, sitôt la Première Guerre mondiale achevée, à quitter la Roumanie pour Paris afin d’y vivre pleinement sa vocation de comédienne.


En vertu de quoi Eugénie Tanase, devenue Génica Athanasiou, débarque dans la capitale au cours de l’année 1919, qui, dès l’année suivante, intègre le cours d’art dramatique créé et animé par Charles Dullin. Au cours de l’été 1921, elle est - déjà – membre à part entière de la troupe de l’Atelier fondée par le cocréateur historique du Cartel, et, en toute logique, participe au premier spectacle donné, dans une grange de Moret-sur-Loing, par la jeune Compagnie Charles Dullin. À l’automne suivant, la troupe revenue s’installer à Paris, mais provisoirement SDF, prend successivement ses quartiers à la Salle Pasdeloup puis au Théâtre du Vieux-Colombier, alors le fief de Jacques Copeau, en attendant des jours plus fastes : au tout début de la saison théâtrale 1922-1923, Dullin parvient enfin à ouvrir son propre théâtre, place Dancourt, ex-place du Théâtre et… place Charles-Dullin depuis 1957.

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Alors que l’Atelier est encore hébergé au Vieux-Colombier, un jeune comédien, repéré et envoyé à Dullin par Firmin Gémier, autre précurseur, et pour l’heure âgé de vingt-cinq ans, auditionne avec succès et intègre du jour au lendemain la troupe de l’Atelier. Et fait dans le même temps, au cours du même automne 1921, la conquête de Génica Athanasiou, sa cadette de quatre mois. Leur correspondance, qui s’échelonnera de 1922 à 1927, révélera que la belle Roumaine fut à la fois la première femme dans la vie d’Artaud et probablement la seule avec laquelle il aura partagé une forme de quotidien. Le « biographe » de Génica Athanasiou mettra ce miracle au crédit de « la douceur contenue, la grâce poétique, la sensibilité naturelle et le charme rare » de l’intéressée, « que n’oublient pas ceux qui l’ont approchée. 2 »


Douce et sensible, mais dotée d’un jeu particulièrement aigu, Génica Athanasiou multiplie créations et reprises au sein de la troupe de l’Atelier, généralement distribuée dans des emplois de jeune première, et presque toujours affichée en compagnie d’Artaud, devenu un des piliers les plus essentiels de la compagnie. Sa palette est large, qui lui permet d’enchaîner, au gré de spectacles montés à un rythme trépidant, les rôles de Doña Francisca dans L’Occasion de Prosper Mérimée (mars 1922), d’Estrella dans La vie est un songe de Calderón (juin 1922), et, surtout, d’endosser le rôle-titre de l’Antigone – inspirée de celle de Sophocle – de Jean Cocteau (décembre 1922). La critique parisienne, qui n’a pas été longue à remarquer et souligner ses grandes qualités de jeu, lui a semble-t-il été toujours favorable : Antigone lui vaudra un triomphe. En témoigne un article de Marcel Raval, publié dans la revue Les Nouvelles Littéraires fin décembre 1922, dont il ressort que « Mlle Ataniasou (sic) est Antigone elle-même. J’ai rarement vu identification plus parfaite d’une artiste avec le personnage qu’elle figure. Je dois dire que je n’imaginais pas Antigone aussi belle. » L’actrice n’a pas encore vingt-cinq ans.


Si Artaud ne s’éternise pas à l’Atelier, Génica Athanasiou poursuit jusqu’à la fin des années 1930 son compagnonnage professionnel avec Dullin, enchaînant au gré des représentations et des saisons théâtrales classiques et modernes, affichée, à partir de 1931, sous le simple pseudonyme de Génica, ou parfois de Madame Génica. La liste des auteurs qu’elle y aura créés, ou repris, une quinzaine d’années durant, est, saison après saison, on ne peut plus impressionnante : Achard et Salacrou, dramaturges débutants, y voisinent avec Ben Johnson (Volpone), Pirandello (Six Personnages en quête d’auteur) et… même Aristophane (Les Oiseaux ; Plutus ou l’Or). La notion d’éclectisme, appliquée à Charles Dullin, n’était pas un vain mot. Et la critique, en ce qui concerne Génica Athanasiou, se montra presque toujours dithyrambique. En octobre 1931, Gabriel Boissy rend, dans les colonnes de Comœdia, hommage à son interprétation du rôle de Nadia dans Tsar Lénine, de François Porché, en des termes choisis : « entre les excellents collaborateurs de M. Dullin, il faut cependant signaler plus particulièrement Mme Génica Athanasiou – qui ne s’appelle plus, sur le programme, que Génica tout court – qui réalise, avec un beau renoncement à toute coquetterie, la plus exacte figure de la modeste, fervente et effacée Nadia Lénine ». La même année, l’actrice obtient – enfin – la nationalité française.

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De fait, Génica Athanasiou avait cessé d’être membre « permanent et à temps complet » de l’Atelier dès la fin de l’année 1925. En accord avec Dullin, elle accepta de plus en plus fréquemment les propositions venues de l’extérieur, prompte à rejoindre les Pitoëff (L’Assoiffé, décembre 1925 ; Fait-divers, juillet 1932) comme l’encore très jeune Jean-Louis Barrault, metteur en scène débutant (Autour d’une mère, juin 1935), mais toujours prête à regagner la maison-mère pour peu que l’on en prie. De fait, sa dernière création sur la scène de l’Atelier, sera, au mois de janvier 1938, le rôle de Myrrhine dans Plutus ou l’Or, adapté par Simone Jollivet – vague cousine à la mode de Toulouse et ex-amour de jeunesse de Jean-Paul Sartre, par ailleurs, depuis des années, maîtresse et collaboratrice privilégiée de Dullin, avec agrément plus ou moins tacite de Marcelle Charles-Dullin – de la comédie éponyme d’Aristophane. Dans l’intervalle, Génica aura aussi été dirigée à trois reprises par son ex-amant Antonin Artaud, déjà en rupture de ban avec l’Atelier : après avoir successivement créé, à ses côtés, Au pied du mur, œuvre de jeunesse de Louis Aragon (Théâtre du Vieux-Colombier, mai 1925), puis, sous sa direction uniquement, Les Mystères de l’Amour de Roger Vitrac (Théâtre de Grenelle, juin 1927), elle prend encore part, au mois de janvier 1928, et bien avant Edwige Feuillère (qui se considérera de fait toujours peu ou prou comme la seule véritable créatrice du rôle d’Ysé), à la création de Partage de midi de Paul Claudel, monté pour une seule représentation sur la scène de la Comédie des Champs-Élysées. Vers la même époque, prenant la suite de la marquise Casati, de Kiki de Montparnasse, de Lee Miller et de quelques autres, elle devient l’une des muses récurrente de Man Ray, comme en attestent divers portraits photographiques d’elle en Noir et Blanc, mais aussi le premier cliché en Couleur jamais réalisé par l’auteur du Violon d’Ingres.


Si elle a laissé une trace censément pérenne dans les annales théâtrales de l’entre-deux-guerres, Génica Athanasiou fait quelque peu office de météore dès qu’il s’agit d’aborder sa carrière, pourtant longue et circonstanciée, au grand écran. Si l’on excepte les semi-figurations qui seront son lot à partir de 1945, elle n’aura, en définitive, interprété qu’une douzaine de films, mais choisis avec soin et, presque toujours, dans des rôles marquants. En février 1925, ses premiers pas cinématographiques, aux côtés de l’acteur allemand Conrad Veidt, dans Le Comte Kostia, adapté l’année précédente par Jacques Robert du roman éponyme de Victor Cherbuliez, se voient dûment salués par le critique Lucien Farnay dans les colonnes de la revue Cinémagazine : « Très délicat aussi, le rôle de Stéphane. Il est rendu à merveille par Génica Athanasiou, si sincère et si vraie qu’elle nous rappelle bien souvent la grande artiste Suzanne Desprès… Ce n’est pas le plus mince compliment que nous puissions lui faire. »

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1927, année faste. À quelques mois d’intervalle, Antonin Artaud lui écrit sur mesure l’unique rôle féminin de La Coquille et le Clergyman, drame comique à trois personnages sur fond de surréalisme, et Jean Grémillon lui confie celui de Zita, ardente Romani, de son premier long-métrage de fiction, Maldone. Le premier de ces deux titres restera dans les annales pour d’excellentes, et moins excellentes, raisons. Artaud, désireux de répondre à l’invitation de Dreyer de rejoindre la distribution de La Passion de Jeanne d’Arc, cédera le rôle du clergyman énamouré à Alex Allin, et, s’estimant trahi par sa metteure en scène Germaine Dulac, prendra les rênes de la cabale fomentée par les surréalistes lors de la présentation (historique) de La Coquille et le Clergyman au Studio des Ursulines. Présentation ponctuée par ses soins d’interventions bruyantes, senties et incongrues, visant, pour l’essentiel, à traiter publiquement la réalisatrice que l’on sait de « grosse vache ». Génica Athanasiou, protagoniste féminine de ce film voué aux gémonies par son amant, y fera néanmoins sensation, dont on n’oubliera pas la composition d’élégante emplumée, portant crinoline et souriant mystérieusement près d’un confessionnal, pour le plus grand émoi d’un homme d’Église congestionné, passablement perturbé par la vision de cette insolite personne. La magie opère encore, neuf décennies après les faits.

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C’est aux exacts antipodes de la belle tentatrice de La Coquille et le Clergyman, que se situe Zita, la troublante, jalouse et un peu inquiétante gipsy de Maldone (1927), véritable condensé de tout ce que le Muet finissant pouvait comporter de modernité, de lyrisme et de justesse de chaque plan. Portée par un souffle et une énergie rare, cette première incursion de son maître d’œuvre, Grémillon, dans le long-métrage de fiction, doit également beaucoup, plus que probablement, au fait d’avoir été tournée presque « en famille » par une troupe dont les membres se connaissaient et s’appréciaient. Dullin, qui y tenait au reste le rôle-titre aux côtés de son épouse Marcelle et de Génica Athanasiou, connaissait bien l’univers du scénariste, Alexandre Arnoux, pour avoir, par le passé, monté et parfois interprété plusieurs de ses pièces, où, dans la plupart des cas, Génica s’était elle-même vue distribuée : Moriana et Galvan (mars 1922), Huon de Bordeaux (mars 1923), Petite Lumière et l’Ourse (mai 1924)…


L’année suivante, rappelée par Grémillon, à qui devait la lier une relation dont on ne sait pas très bien si la composante principale fut l’amour ou l’amitié (mais il existe, dans la langue grecque, un terme pour désigner les deux fondus en un : philia), la jeune actrice est, sous sa direction encore, de l’aventure, chaotique à bien des égards, de Gardiens de phare (1928-1929), drame marin âpre, lyrique et bouleversant. L’intrigue, minimaliste mais efficace au possible, met en scène un vieux Breton, gardien de phare de son état, dont le fils, mordu par un chien, contracte la rage. Le jeune homme devenant de plus en plus violent, son père se voit contraint de l’abattre, à bout portant, d’un coup de fusil. Drame marin mais tournage fleuve, Gardiens de phare voit ses prises de vues débuter au cours du mois d’août 1928. Or, à peine les premières scènes en extérieur à Port-Blanc, près de Perros-Guirec, en boîte, l’acteur initialement choisi par Grémillon pour interpréter le rôle du vieux père Bréhan – le vétéran Gilbert Dalleu – est grièvement blessé dans un accident automobile, ce qui a pour effet d’entraîner l’arrêt immédiat du tournage. L’acteur décédera, deux ans plus tard, des suites de ses blessures, et les prises de vues ne reprendront qu’au printemps 1929, avec un autre comédien, Paul Fromet, qui se poursuivront et s’achèveront en août de la même année, aux Studios de Billancourt. Seule véritable interprète féminine, avec Gabrielle Fontan, de ce drame à quatre personnages, Génica Athanasiou y fait montre, une fois de plus, d’une sensibilité réelle, alliée à une grande sûreté de jeu, et, par un métier déjà plus qu’éprouvé, parvient à faire oublier ses origines moitié-roumaines, moitié-albanaises, tant elle sait procurer au spectateur le sentiment – en l’occurrence trompeur – qu’elle a porté la coiffe bigoudène et arboré le tablier de dentelle des Bretonnes sa vie durant.


Vers la même époque, elle aura également tenu un petit rôle – celui d’une esclave – dans La Merveilleuse Vie de Jeanne d’Arc, mis en chantier par le délicat Marco de Gastyne à peu près au même moment que La Passion de Jeanne d’Arc (Carl Theodor Dreyer, 1927). Le triomphe international, tant critique que public, du film de Dreyer et la composition saisissante de sa protagoniste, Renée Falconetti, occulteront les qualités, pourtant bien réelles, de la « version Gastyne » et le jeu à fleur de peau de sa jeune interprète, Simone Genevois (elle bien plus proche par l'âge du modèle historique). Ce qui est injuste. Hasard ou coïncidence, alors même que Génica Athanasiou ne marqua pas spécialement les esprits dans la semi-utilité, pourtant acceptée de bonne grâce, que lui proposa le réalisateur de La Merveilleuse Vie de Jeanne d’Arc, Artaud, lui, creva littéralement l’écran dans La Passion…, figé à tout jamais dans l’imaginaire cinéphile revêtu d’une robe de bure blanche et brandissant un crucifix à deux pas du bûcher rouennais où l’on fit rôtir à feu doux (ou pas) la Pucelle que l’on sait.


Le Parlant naissant, et c’est dommage, ne tirera que médiocrement parti de l’accent chantant de Génica Athanasiou, tant et tant célébré, dès les années 1920, par les critiques de théâtre. Hormis le rôle-titre de la Colomba de Mérimée, adaptée à l’écran par Jacques Séverac en 1933, ses incursions au sein d’une industrie cinématographique passée au 100 % sonore demeureront anecdotiques. Paul Vecchiali, ayant vu ou revu le film, coécrit par Paul Morand et l’indispensable Alexandre Arnoux, parlera, à propos de la principale interprète, d’un quasi miscasting, ayant conduit à confier un rôle de Corse à une… Grecque (sic). Séverac n’en reconfiera pas moins, deux ans plus tard, à son ex-Colomba le personnage de la servante d’auberge d’un court métrage historique de circonstance intitulé La Naissance de la Marseillaise (1935). Au regard de son palmarès de théâtre, les rares autres rôles que Génica aura accepté d’endosser au grand écran, au cours de la première moitié des années 1930, feront quelque peu figure de « parent(e)s pauvres » : la protagoniste féminine d’un court signé Émile Edwin Reinert, La Machine à sous (1932), dans lequel elle donnera la réplique à deux de ses camarades des planches, Georges Pitoëff et Louis Salou, le Don Quichotte de Georg Wilhelm Pabst (1932), au détour duquel elle campe, trois ans avant La Naissance de la Marseillaise, une autre servante d’auberge, créditée pour l’occasion au générique d’un pseudonyme inventé de toutes pièces – Génica Anet – et peut-être destiné à brouiller les pistes sans toutefois les brouiller complètement.


L’immédiat après-guerre, en ce qui concerne l’ex-jeune première de l’Atelier, sera placé sous le signe des lendemains qui déchantent. Artaud, pauvre et parfaitement fou, meurt à Ivry-sur-Seine en mars 1948, Dullin, privé de théâtre, s’éteint à l’hôpital Saint-Antoine au mois de décembre 1949, son égérie et compagne Simone Jollivet, brocardée – et haïe – par l’ensemble du « premier cercle de famille », échoue lamentablement à reprendre le flambeau, et Génica Athanasiou, bien qu’âgée à l’époque d’à peine une cinquantaine d’années, se voit elle-même confrontée à des ennuis de santé sans cesse grandissants. Son physique a également évolué, dont le seul de ses films d’après-guerre qui vaille la peine d’être mentionné, Le Comte de Monte-Cristo – La Vengeance (Robert Vernay, 1953), conserve à jamais la trace : de la beauté autrefois célébrée par Artaud, ne subsistent désormais qu’un visage allongé, émacié, une paire de pommettes ayant gagné en altitude là où les joues se sont creusées sinon ravinées, et un regard toujours aussi incisif, mais aussi de plus en plus inquiétant. Génica Athanasiou ne s’en imposait pas moins, à plus d’un titre, dans le rôle – trois scènes, cinq répliques – de Fatima, nourrice zélée et servante fidèle d’Haydée, fille orpheline, plus ou moins promise à l’esclavage, du Pacha de Janina. Dans les faits, le personnage, comme l’actrice, étaient toutes deux d’origine albanaise.


À l’instar de sa quasi contemporaine Gina Manès, étoile déclinante mais touchante ô combien, du cinéma français des années 1920, Génica Athanasiou aura, à partir de 1950, multiplié les apparitions non créditées dans des films de facture inégale, endossant avec la même probité silhouettes fugaces et figurations pures et simples. Sa biographie « Gallimard » fait état d’un pseudonyme, non dévoilé, que l’actrice aurait utilisé chaque fois qu’on lui proposait une panouille. Dans tous les cas de figure, cela ne change rien à la donne : ses prestations discrètes ne firent jamais l’objet d’une quelconque mention au générique des œuvres concernées, pourtant bien plus nombreuses qu’il n’y paraît. Au demeurant, les dernières prestations marquantes de Génica furent bel et bien des prestations de théâtre. Découverte ou redécouverte par la « jeune garde » de l’immédiat après-guerre, elle crée ainsi le personnage de la Surveillante dans La Grande et la Petite Manœuvre d’Arthur Adamov, montée par Jean-Marie Serreau au Théâtre des Noctambules, en novembre 1950. Deux jeunes compagnies, au moins, la sollicitent, une décennie durant, à plusieurs reprises. En souvenir de ses créations passées sous la direction de Georges Pitoëff, son fils, Sacha, l’invite obligeamment à prendre part à une reprise d’Oncle Vania, qu’elle interprète successivement sur les scènes du Studio des Champs-Élysées puis du Théâtre de Poche, puis dans le cadre d’une longue tournée qui la conduit jusqu’en Algérie. Puis, c’est la compagnie Guy Suarès qui l’invite, deux ou trois saisons durant, et pour le compte de laquelle elle se prodigue essentiellement dans la minuscule salle de la Huchette, point encore devenue le fief d’Eugène Ionesco : en 1954/1955, elle y joue notamment Lorca (Yerma), Milosz (Don Juan) et Lenormand (Le temps est un songe). On la retrouve en 1956, sur la scène du Théâtre Fontaine, interprétant le rôle de Tante Julia Tansman dans Hedda Gabler, d’Henrik Ibsen.

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Le souci majeur des petites compagnies a été, de tout temps, de permettre à ses membres de pouvoir toucher des cachets sinon confortables, du moins à même de gagner correctement leur vie. Génica Athanasiou n’échappe pas à la règle, que ses émoluments – censément modestes – d’artiste dramatique, condamnent à une précarité croissante, bien qu’elle continue inlassablement de se prodiguer sur les planches. Afin de survivre, et de pouvoir continuer à jouer le soir, elle accepte, en journée, les moindres figurations que lui propose l’industrie cinématographique, et dont chacune semble plus courte que la précédente. Jusqu’à la fin des années 1950, il arrive qu’on la reconnaisse, parfois, dans un coin de décor de studio, les lèvres un peu pincées que naguère, mais le regard toujours vif.


À l’aube de la décennie suivante, les emplois s’amenuisant et dans le souci méritoire de ne pas (plus) dépendre financièrement d’amis ou d’admirateurs prêts à lui témoigner, matériellement parlant, leur générosité, Génica Athanasiou sollicite son admission à la Fondation Coquelin de Pont-aux-Dames, où elle pose ses valises au cours du mois de juillet 1963, quelques mois avant le décès, dans l’anonymat le plus absolu, de deux anciens monstres sacrés qui eux aussi, avaient fini par y atterrir, faute de rentes : Marfa Dhervilly et Daniel Mendaille. En dépit de moyens économiques limités, pour ne pas dire faibles, l’ex-muse d’Antonin Artaud parvient à exaucer son dernier rêve secret, caressé des années durant : au cours de l’été 1964, elle retourne une dernière fois en Roumanie, et y revoit longuement sa sœur aînée, la même qui, quarante-cinq années auparavant, avait si bien encouragé sa vocation naissante et l’avait poussée à aller tenter sa chance à Paris. Deux ans – ou plutôt deux étés – plus tard, lors d’une villégiature chez des amis, Génica Athanasiou, victime de malaises récurrents, demande à regagner Pont-aux-Dames dans l’urgence. Transportée de la Fondation à l’hôpital de Lagny, elle y décède le 13 juillet 1966, dans sa soixante-dixième année.


Morel De Méral.



Notes


1. Lettres à Génica Athanasiou, Antonin Artaud, Éditions Gallimard, 1969.


2. Préface introduisant les Lettres à Génica Athanasiou.



Filmographie


1924 : Le Comte Kostia (Jacques Robert). 1927 : La Coquille et le Clergyman (Germaine Dulac, CM). Maldone (Jean Grémillon). La Merveilleuse Vie de Jeanne d’Arc (Marco de Gastyne). 1928 : Gardiens de phare (Jean Grémillon). 1932 : Don Quichotte (Georg Wilhelm Pabst & Jean de Limur). La Machine à sous (Émile Edwin Reinert, CM). 1933 : Colomba (Jacques Séverac). 1935 : La Naissance de la Marseillaise (Jacques Séverac, CM). 1953 : Le Comte de Monte-Cristo – La Vengeance (Robert Vernay).


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