Beauties & Beasts (B's & B's)
Le Beau dans tous ses états

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Assia, Walkyrie d'Ukraine

par Morel De Méral

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Le parcours à l'écran d'Assia, qui utilisait également volontiers les pseudonymes de Nine Assia ou d’Assia Grenay, a été quelque peu occulté par ses activités bien plus notoires de modèle nu, mais aussi (ce que l'on sait moins), durant quelques années, de Résistance vouée à la clandestinité par ses origines juives-ukrainiennes. Oubli dommageable, mais réparable : Beauties and Beasts est (aussi) là pour ça !


Née en Ukraine, plus exactement à Bogopol, le 6 octobre 1911, Assia Granatouroff est la fille d’Échiel et Méchama Granatouroff. Elle n’est âgée que de trois ans lorsqu’à la veille de la Grande Guerre, son père, démocrate opposant au régime tsariste, déserte le foyer familial, qui traversera sans lui la Révolution de 1917. En 1920, Échiel, établi à Paris où sa sœur a accepté de l’héberger, parvient à faire venir en France son épouse, son fils Hersh et la petite Assia, qui vient d’entrer dans sa sixième année. Épouse et enfants n’en mettront pas moins une année entière avant de pouvoir le rejoindre dans la capitale.


En 1927, Assia, encore mineure, quitte librement le domicile familial, afin de s’installer dans un petit appartement de la rue de Rennes, ce qui lui permet de prendre part aux riches heures du Montparnasse des années Folles en ne se donnant guère plus que la peine de sortir de chez elle. Elle s’essaie à la couture, au dessin, réalise des motifs floraux, mais surtout, devient, à partir de 1930, l’un des modèles préférés des photographes puis des peintres et des sculpteurs de l’entre-deux-guerres. Au rayon photo : Roger Schall, qui semble avoir été le premier à remarquer la beauté de son corps et la régularité de ses traits, Germaine Krull, Ergy Landau, Emmanuel Sougez et Dora Maar, elle-même en pleine ascension. Au rayon peinture : Derain, Kisling, Van Dongen, Henry de Waroquier. Au rayon sculpture : Maillol, Paul Belmondo, Chana Orloff, Charles Despiau, qui baptisera en toute simplicité « Assia » l’une de ses œuvres pour lesquelles le jeune modèle aura posé. C’est le même Despiau, pour qui elle pose régulièrement de 1934 à 1936, qui dira à son propos que : « Les épaules sont égyptiennes. Le bassin est grec. » D’autres, et non des moindres, la surnommeront, vers la même époque, la « Walkyrie d’acier », suggérant par là-même qu’en plus d’avoir les épaules égyptiennes et le bassin grec, Nine Assia évoquait également les guerrières de la mythologie nordique.


Au premier tiers des années 1930, Assia, qui adjoint parfois à son patronyme le prénom d’emprunt de « Nine » entame simultanément une carrière sur les planches, lui permettant de travailler au Vieux-Colombier sous la direction de Charles Dullin, et dans les studios de cinéma, qu’elle fréquente activement entre 1933 et 1939. En guise de baptême du feu, elle tient un petit rôle dans un court-métrage alimentaire faussement burlesque, tourné à contrecœur par Jean Grémillon, alors en pleine traversée du désert (Gonzague ou l’Accordeur, 1933). Quelques mois plus tard, elle prend part, dans un studio romain, à la comédie de Mario Bonnard Trois Hommes en habit (1933), montée sur le seul nom de sa vedette masculine, le ténor Tito Schipa, et où cette Ukrainienne de Paris se voit confier le petit rôle d’une jeune Américaine. Deux après après, elle retrouve sa patrie d’origine – reconstituée en studio – l’espace d’une participation au méodrame russifiant Les Yeux russes (1935) mis en scène par Victor Tourjansky, où elle apparaît dans le sillage de la tête d’affiche officielle, Harry Baur, et du couple vedette Jean-Pierre Aumont-Simone Simon.


Passant sans transition des rives de la Volga aux dorures de la Hofburg, on la retrouve au générique foisonnant du Mayerling d’Anatole Litvak (1935), qui la voit personnifier l’espace d’une scène ou deux la jeune et jolie cousine de Danielle Darrieux-Maria Vetsera et de Nane Germon-Anna Vetsera. Prestation express, exécutée en deux temps, trois mouvements, qui la voit se faire saluer, entre condescendance et onctuosité d’un « Ah ! Et voilà aussi la petite cousine ! » décoché un peu à la manière d’une flèche par la vipérine comtesse Larisch-Suzy Prim, bien moins jeune, bien moins jolie, bien mieux en cour et surtout bien plus perfide. Moins anecdotique est sa participation, la même année, à Jeunesse d’abord (1935), jolie chronique sentimentale réalisée à quatre mains par Claude Heymann et Jean Stelli, dont elle tient l’un des deux principaux rôles féminins, l’autre ayant échu à Lisette Lanvin, vedette de l'écran un peu plus confirmée. Tout au long de cette plaisante comédie dans l’air du temps, quatre jeunes gens se cherchent un peu vainement, jusqu’au moment où le truculent Jean Aquistapace, serviable, débonnaire et avisé, permet à chacun de (re)trouver sa chacune : Lisette Lanvin finira dans les bras de Pierre Brasseur, et, ce qui est déjà plus inattendu, Nine Assia dans ceux de Max Révol. Le tout scénarisé et dialogué par Jacques Prévert. En 1936, de plus en plus fréquemment sollicitée, Assia apparaît aux côtés de la débutante Simone Morgan – point encore reprénommée Michèle – dans la comédie de routine d’Yvan Noé Mes tantes et moi, où elle passe un peu inaperçue. Suivront encore une participation au mélodrame filmé Maman Colibri (Jean Dréville, 1937), qui la voit renouer l’espace d’un film avec les « Américaines de service », et un petit rôle dans la comédie de montagne Le Grand Élan (Christian-Jaque, 1939), où elle personnifie la meilleure amie de l’actrice Wissia Dina, qui abandonnera rapidement les studios pour se consacrer à la profession de galeriste d’art. Le Grand Élan marquera en outre la dernière apparition d’Assia dans un long-métrage.


Au moment de l’exode, la jeune actrice, se réfugie en zone libre. Arrêtée par la Gestapo en raison de ses origines juives, elle parvient miraculeusement à se faire libérer et à rejoindre les rangs de la Résistance, où, après avoir francisé son nom en « Granatour », elle opère dans le même réseau que Robert Lynen. Son époux, moins heureux, passera trois années en captivité (ils divorceront en 1949) et Robert Lynen, moins heureux encore, sera fusillé dans une forteresse allemande le 1er juillet 1944. Assia peine à retrouver dans la France libérée la place qui avait été la sienne une décennie auparavant, qui bornera son activité cinématographique d’après-guerre à un seul et unique court-métrage, Meurtre d’un virtuose (1950), dont le nom du réalisateur s’est perdu. En revanche, à partir de 1950, elle se rapproche de l’ésotérisme, et sa production artistique s’oriente vers un symbolisme plus personnel. L’ex-actrice réalise ainsi des compositions de fleurs, dont elle a estime avoir, à tort ou à raison, une « perception spirituelle », et des tapisseries inspirées de cartes de tarot. Elle prendra ainsi part à de nombreuses expositions à partir de 1972, avant de disparaître, dans sa 70ème année, le 17 mai 1982, emportée par un cancer des os foudroyant.


Météore sculptural et charmant du cinéma en Noir et Blanc de l’entre-deux-guerres, témoin privilégié du Paris des Montparnos, modèle occasionnel pour la poudre de riz Gibbs immortalisée par Germaine Krull, Assia laissera, en guise d’héritage, les quelques lignes empreintes d’amitié que Robert Darène lui consacrera dans ses Mémoires (Ma guerre à cheval... et mes travellings, 2001), d’innombrables photos ayant immortalisé sa beauté rayonnante, et peut-être plus encore, les multiples sculptures ayant immortalisé dans le marbre sa plastique parfaite, dont la plus emblématique, l’Assia de Charles Despiau (1937) est encore exposée dans les jardins du musée de Rotterdam. Laissons le mot de la fin à Hélène Lagrange, qui résuma sa carrière de modèle ainsi : « Cinquante ans avant Assia, les modèles étaient photographiés pour servir d’académies (c’est-à-dire d’étude d’après modèle vivant) aux peintres et sculpteurs (Courbet possédait de nombreux clichés, Degas également), et souvent les femmes posaient masquées, afin de ne pas être reconnues. Peut-être est-ce une justification suffisante à la réédition de cet ouvrage 1, que de suggérer qu’entre pudeur des débuts et impudeur contemporaine dont on fustige la marchandisation de l’image du corps de la femme, il y eut Assia. »


Morel De Méral.


1. Assia, sublime modèle, C. Bouqueret, Éditions Marval, 2006.



Filmographie


1933 : Gonzague ou l’Accordeur (Jean Grémillon, CM). Trois Hommes en habit (Mario Bonnard). 1934 : La Relève (René Delacroix, inédit). 1935 : Haut comme trois pommes (Ladislas Vajda & Pierre Ramelot). Jeunesse d’abord (Jean Stelli & Claude Heymann). Mayerling (Anatole Litvak). Les Yeux noirs (Victor Tourjansky). 1936 : Mes tantes et moi (Yvan Noé). 1937 : Maman Colibri (Jean Dréville). Monsieur Bégonia (André Hugon). Police mondaine (Michel Bernheim & Christian Chamborant). 1939 : Le Grand Élan (Christian-Jaque). 1951 : Meurtre d’un virtuose (CM).

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